En bref :
La génération née avec un smartphone refuse progressivement d’être le produit de plateformes qui misent sur le scroll infini. Après un pic d’usage global confirmé par des études internationales, le temps passé quotidiennement sur les réseaux baisse et, avec lui, la valeur symbolique des likes. Les jeunes inventent des tactiques innovantes — dumbphones, clubs hors ligne, cafés numériques inversés — pour réinvestir le réel. Ce mouvement, ambivalent et paradoxal, transforme le comportement numérique, interroge l’économie des plateformes et dessine plusieurs scénarios pour le futur des traces en ligne.
| Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir : |
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| Les jeunes testent la déconnexion : dumbphones et défis collectifs réduisent le temps d’écran. |
| Le scroll infini s’essouffle : après le pic, le temps moyen a reculé, selon des enquêtes internationales. |
| Les likes perdent de leur valeur : abondance et IA diluent la portée symbolique des interactions. |
Pourquoi vos likes ne vaudront plus grand-chose dans trente ans : obsolescence, surcharge et dilution du sens
Le roman récent de Delphine de Vigan met en scène Romane Monnier, une figure littéraire qui confie son téléphone avant de disparaître — geste dramatique, mais révélateur : l’accumulation de notifications, d’avis et de « likes » produit une masse où l’essentiel se noie. Cette image, loin d’être purement métaphorique, prend du sens à l’heure où la quantité numérique dépasse la capacité humaine à la lire et à la retenir.
Des données récentes corroborent cette intuition. Une vaste enquête conduite par l’institut GWI pour le Financial Times a montré que, fin 2024, le temps moyen passé quotidiennement sur les réseaux sociaux était tombé à environ 2 heures 20 par jour, soit une baisse notable par rapport aux années précédentes. Ce reflux n’est pas circonscrit à une seule génération : il concerne Instagram, TikTok et même Facebook, ce qui modifie en profondeur la mécanique de reconnaissance sociale fondée sur le like.
Concrètement, la valeur d’un like se dilue pour trois raisons complémentaires. D’abord, l’explosion du volume de contenus — accélérée par des outils d’automatisation et d’intelligence artificielle — multiplie les signaux, rendant chaque interaction moins distinctive. Ensuite, l’attention disponible par individu est limitée ; lorsque chacun reçoit des centaines de stimuli quotidiens, la portée sociale d’un cœur ou d’un pouce levé s’affaiblit. Enfin, la marchandisation des interactions — likes vendus, contenus promotionnels déguisés — fragilise leur authenticité.
Autre point : l’archivage technique ne garantit pas la persistance culturelle. Les formats changent, les plateformes ferment, les algorithmes réécrivent l’ordre des priorités. Dans trente ans, les traces numériques — likes, commentaires, stories — risquent soit d’être noyées dans des archives inexploitables, soit de n’intéresser que des écosystèmes commerciaux (data brokers, historiens du marketing). La question posée par Romane Monnier — « Que restera-t-il de nos likes ? » — est donc double : que restera-t-il matériellement et que restera-t-il comme valeur sociale ?
En outre, la montée de contenus générés automatiquement par l’IA pose une nouvelle menace : l’inflation de contenus rend la reconnaissance humaine moins discernable et, par ricochet, déprécie davantage les interactions sociales numériques. Le problème est moins technique qu’anthropologique : que signifie être vu quand la visibilité s’achète, se simule ou se fabrique ?
Pour la lectrice, la conséquence est concrète : le capital symbolique accumulé via les réseaux sociaux devient un capital volatile. Ce qui paraissait durable — des centaines de likes, des milliers de followers — peut se révéler, rétrospectivement, comme un décor éphémère. L’insight clé : la valeur d’une interaction numérique dépend à la fois de sa rareté et de son ancrage dans des relations réelles ; à défaut, elle s’effrite.

Comment les jeunes inventent des tactiques innovantes pour rompre avec le scroll infini
La réaction n’est pas uniforme ni idéologique : elle est tactique. Les jeunes expérimentent des manières concrètes de réaffirmer la primauté du réel sur le flux. Ces gestes ont des noms — dumbphones, « off challenges », clubs de lecture hors ligne — et des effets palpables.
Des objets et des rituels pour reprendre le temps
Le phénomène des dumbphones illustre bien la démarche : ces téléphones basiques, sans accès aux applis, sont achetés sciemment pour limiter l’interface attentionnelle. La marque Light a lancé un modèle, le Light Phone III, qui se présente comme un « outil pour une vie meilleure ». Le choix d’un appareil minimaliste n’est pas un renoncement technologique radical, mais une tactique : réduire les points d’entrée du scroll infini pour retrouver des marges de temps libre.
Autre tactique répandue : les défis collectifs de déconnexion. L’Off February, inspiré du Dry January, a proposé en février une diète numérique de 28 jours, combinée à des rendez-vous physiques — marches, performances, lectures communes. Ces événements transforment la déconnexion individuelle en expérience collective, ce qui rend la pratique soutenable et socialement valorisée.
Des lieux qui réinventent le social
Sur le terrain, des initiatives comme le Offline Club ou le Lofi Café transposent des imaginaires numériques en espaces physiques. Le Offline Club a rassemblé à Paris des jeunes pour lire en silence — une action qui hybride le rituel privé et la sociabilité publique. Le Lofi Café, quant à lui, incarne l’ironie : nommé d’après une icône née sur YouTube, il propose un lieu où l’on consomme de la musique et un café sans l’écran comme médiateur principal.
Ces lieux portent une économie nouvelle : billetterie, ateliers, abonnements physiques. Ils montrent que la technologie n’est pas seulement l’ennemi ; elle sert parfois de passerelle pour recréer du collectif hors des algorithmes.
Liste des tactiques innovantes observées :
- Dumbphones et téléphones hybrides pour limiter les points d’entrée au scroll.
- Défis collectifs (Off February) transformant la déconnexion en performance sociale partagée.
- Clubs et cafés dédiés à l’écoute, à la lecture ou aux loisirs analogiques.
- Analog bags : sacs-cabas remplis d’activités manuelles pour résister au réflexe du smartphone.
- Rencontres organisées par applications mais pensées pour finir IRL (watch parties, walk clubs).
Ces tactiques ont toutes en commun de restaurer des temps de présence et d’attention. Elles ne sont pas une condamnation morale des réseaux, mais des stratégies pragmatiques pour maîtriser l’économie de l’attention. L’insight : l’innovation sociale contrecarre l’innovation technologique quand elle vise la préservation de l’expérience humaine plutôt que l’amplification du trafic.
Ce que ces pratiques changent pour la santé mentale et pour l’addiction digitale
L’observation clinique et les études sociales commencent à documenter des effets mesurables. Le recul du temps passé en ligne n’est pas neutre : il peut réduire l’irritabilité, améliorer la qualité du sommeil et diminuer certains symptômes d’anxiété liés à l’hyperconnexion. Cela dit, la réduction d’usage ne se traduit pas automatiquement par un bien-être global ; elle dépend de la manière dont la déconnexion est pensée et pratiquée.
Les risques et les bénéfices mis en regard
Des chercheurs ont longuement documenté le lien entre usage excessif des réseaux et trouble de l’humeur, en particulier chez les jeunes. L’enfer du scroll infini — inventé par Aza Raskin en 2006 — fonctionne comme une machine à capter l’attention pour la monétiser ; son renoncement partiel redonne du souffle à l’usager. Selon une enquête de l’Insee, en 2024 près de 47 % des 20-34 ans essayaient de limiter leur usage d’écrans, même si moins de la moitié parvenaient à leurs objectifs. Ce chiffre montre l’existence d’une volonté répandue, mais aussi la difficulté d’en faire un changement durable.
La nature du bénéfice est contextuelle. Pour certains, quitter le flux favorise une meilleure capacité de concentration au travail ou aux études ; pour d’autres, la rupture maladroite provoque une anxiété de manquer quelque chose ou de perdre une modalité de sociabilité. L’enquête qualitative de terrain rend compte de ces tensions : les jeunes veulent moins d’algorithmes, mais ils veulent aussi des conversations et des signes de reconnaissance — d’où l’importance des espaces IRL.
Études de cas
Romane Monnier, personnage fil conducteur emprunté à la fiction, incarne ces contradictions : lorsqu’elle laisse son téléphone, elle gagne en tranquillité mais perd aussi des traces qui la raccrocheraient à d’autres vies. De jeunes Parisiens rencontrés lors d’un Offline Club rapportent la même ambivalence : « On se sent mieux autour d’un livre, mais on filme parfois l’instant pour le partager ensuite. » Cette mise en abyme illustre le paradoxe : la déconnexion devient souvent une performance relayée ensuite sur les réseaux.
En synthèse, la transition vers un usage moins addictif est bénéfique sur le plan sanitaire si elle est soutenue collectivement et si des alternatives de sociabilité crédibles existent. L’insight final de cette section : la lutte contre l’addiction digitale n’est pas seulement individuelle, elle est structurelle et culturelle.
Ce que les plateformes modifient — et ne modifient pas — face à la poussée hors ligne
Les plateformes ne restent pas passives. Elles ajustent leur produit — fonctionnalités de bien-être, temporisation des notifications, options pour limiter le temps — tout en protégeant leur modèle économique. L’enjeu est double : préserver l’engagement sans provoquer d’aliénation trop visible qui déclencherait des réponses réglementaires ou des mouvements de masse.
Réformes cosmétiques ou changements profonds ?
À la surface, Instagram, TikTok et d’autres proposent des outils pour « prendre une pause ». Mais ces aménagements restent souvent superficiels : ils retardent le retour au flux sans altérer la logique algorithmique sous-jacente. Quand une entreprise introduit une fonctionnalité « offline dating » ou des événements IRL, elle transforme une menace en opportunité commerciale, en vendant la même attention sous une forme payante ou sponsorisée.
La question politique est cruciale : quelle régulation pour limiter les effets de l’économie de l’attention ? Les institutions européennes et françaises discutent déjà de règles visant la transparence algorithmique et la protection des mineurs. Si des mesures contraignantes s’imposent — temps d’écran maximal pour les mineurs, bannissement de certaines pratiques manipulatoires — la structure des usages pourrait évoluer plus vite que par simples tendances culturelles.
Mais il existe une troisième voie : la réappropriation culturelle. Les jeunes transforment les plateformes en points de départ vers des rencontres réelles ; la plateforme, dans ce cas, devient un outil facilitateur plutôt qu’un écran totalisant. L’insight : la réponse des plateformes déterminera si le mouvement hors ligne est coopté ou s’il institue un réel basculement d’une économie de l’attention vers une économie de la présence.
À quoi ressembleront nos traces et nos likes dans trente ans : scénarios et choix collectifs
Il est possible d’esquisser quelques futurs plausibles pour les traces numériques que nous laissons aujourd’hui. Trois scénarios, non exclusifs, méritent d’être considérés et discutés.
Scénario 1 — L’amnésie numérique
La masse de données s’empile, les formats changent, et l’essentiel s’efface faute d’indexation humaine. Les likes deviennent un bruit d’arrière-plan archivistique, utiles surtout pour des analyses statistiques par des acteurs commerciaux ou des historiens du marketing. Dans ce scénario, la mémoire numérique existe mais elle est inaccessible en pratique, sauf pour des élites techniques.
Scénario 2 — L’archivage sélectif et curatorial
Des institutions (bibliothèques, musées, services d’archives) et des plateformes proposent des outils d’archivage personnel : on choisit ce que l’on sauve. Les likes conservés ont une valeur symbolique plus forte parce qu’ils sont choisis et placés dans des contextes signifiants. Ce futur suppose des régulations et des outils d’exportabilité des données.
Scénario 3 — La marchandisation des traces
Les données personnelles sont monétisées via des places de marché : les likes, commentaires et historiques deviennent des actifs échangeables. La valeur économique de chaque interaction augmente, mais la valeur relationnelle diminue. C’est le miroir sombre d’une économie de l’attention poussée à son paroxysme.
Pour préparer un avenir où les traces gardent du sens, plusieurs décisions sont nécessaires aujourd’hui : renforcer les droits d’accès et d’effacement, développer des outils de sauvegarde personnelle, encourager des pratiques culturelles de conservation sélective. Une liste sommaire d’actions collectives possibles :
- Promouvoir l’exportabilité et la portabilité des données pour permettre un archivage personnel.
- Encourager des lieux physiques et culturels qui valorisent la présence plutôt que l’audience numérique.
- Réglementer les techniques de design attentionnel (infinite scroll, autoplay) pour protéger les mineurs et les publics vulnérables.
L’évolution sociale en cours montre que le futur des likes dépend autant des choix politiques et éducatifs que des innovations techniques. L’insight final : préserver la valeur humaine de nos interactions numériques exige des décisions collectives et des tactiques quotidiennes — celles que les jeunes commencent déjà à inventer.
Comment réduire l’effet du scroll infini sans se couper totalement ?
Commencer par des tactiques graduelles : limiter les notifications, utiliser des modes « ne pas déranger », installer des applications qui rendent l’interface plus basique ou essayer une diète courte (une semaine) soutenue par un groupe social. L’important est d’expérimenter et d’adapter.
Les dumbphones sont-ils une solution durable ?
Pour beaucoup, les dumbphones sont une solution pragmatique : ils réduisent les points d’entrée au scroll. Ils fonctionnent mieux s’ils sont intégrés à des pratiques collectives (rendez-vous IRL, activités). Ce n’est pas une panacée, mais c’est une tactique utile.
Que restera-t-il de nos likes pour les historiens ?
Selon les scénarios, les likes peuvent devenir du bruit archivistique ou des traces précieuses si des outils de conservation sélective et des politiques publiques d’archivage sont mis en place. Sans ces outils, beaucoup de données risquent d’être inexploitables.
Les plateformes peuvent-elles changer leur modèle ?
Elles peuvent adapter certaines fonctionnalités, mais un changement de modèle exige des régulations et une pression sociale. Tant que la monétisation de l’attention reste le cœur du modèle économique, les réformes resteront partielles.