En bref
- Le voyeurisme est en pleine expansion, porté par les technologies miniatures et la diffusion instantanée d’images, et reste un fléau qui cible principalement les femmes.
- Ce n’est pas un « petit dérapage » mais une violence sexuelle, qui touche à l’intimité, laisse des victimes durablement marquées et s’inscrit dans un continuum de harcèlement et de domination masculine.
- La loi française ne reconnaît le voyeurisme comme délit que depuis 2018, avec des peines théoriques pouvant aller jusqu’à un an de prison et 15 000 € d’amende, mais les dépôts de plainte restent rares.
- Des lieux du quotidien deviennent des terrains de chasse : piscines, hôtels, cabines d’essayage, toilettes de bars, locations touristiques, vestiaires sportifs… là où les femmes devraient se sentir en sécurité.
- De nouvelles formes de protection émergent (plans municipaux, dispositifs anti-caméras, sororité en ligne), mais elles restent inégales et la charge de se protéger repose encore beaucoup sur les victimes potentielles.
| Peu de temps ? Voilà ce qu’il faut retenir : |
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| Le voyeurisme est une violence sexuelle structurelle, étroitement liée au sexisme et au patriarcat, qui vise majoritairement les femmes. |
| Reconnue en France comme délit depuis 2018, cette intrusion dans l’intimité reste sous-déclarée et minimisée, ce qui renforce l’impunité des agresseurs. |
| Les nouvelles technologies (caméras miniatures, diffusion en ligne) ont multiplié l’ampleur et la brutalité des atteintes, transformant chaque image volée en potentiel traumatisme viral. |
| Des villes, des collectifs féministes et des médias s’organisent pour renforcer la sécurité et la protection, mais les réponses politiques restent fragmentaires. |
| Nommer le voyeurisme comme fléau, croire les victimes et documenter ces violences permet de sortir du déni et de briser la culture de la honte. |
Voyeurisme en pleine expansion : ce que révèlent les scènes du quotidien
La scène est devenue presque banale à force d’être racontée : une femme sort du bassin d’une piscine municipale, file sous la douche, enlève son maillot, et remarque au dernier moment un téléphone braqué vers elle depuis la séparation voisine. Elle crie, l’homme s’enfuit, les maîtres-nageurs arrivent, on hésite à appeler la police. Quelques heures plus tard, d’autres victimes commentent sous un post sur les réseaux sociaux : « Moi aussi, même piscine, même vestiaires. » Le voyeurisme se lit désormais dans ces récits en chaîne, plus que dans les statistiques officielles.
À Paris, un audit mené dans une quarantaine de piscines a mis en évidence la multiplication des signalements : regards insistants au-dessus des cloisons, téléphones dissimulés, trous discrets dans les parois des cabines. La mairie a dû lancer un plan dédié contre ces intrusions, collant des plaques de tôle sur les zones à risque, installant des autocollants d’alerte dans les douches, formant le personnel à repérer et accompagner les victimes. Quand une institution en arrive à cartographier ses faux plafonds à la recherche de caméras miniatures, on comprend à quel point le phénomène a changé d’échelle.
Le voyeurisme n’a pourtant rien de nouveau. De la légende de Suzanne et les vieillards aux trous percés dans les toilettes d’un café de quartier — comme ce bar du 15ᵉ arrondissement de Paris où les habitués se relayaient pour observer les toilettes des femmes en se persuadant qu’« ils ne faisaient de mal à personne » —, l’histoire regorge de scènes où des hommes s’octroient un droit de regard sur des corps qui n’ont rien demandé. Ce qui a basculé aujourd’hui, c’est l’industrialisation des moyens : caméras dissimulées dans des réveils, stylos espions, détecteurs de fumée truqués, lunettes connectées.
Dans son enquête « Voyeur ! », la journaliste Clémentine Thiébault rappelle que cette pratique n’est reconnue comme délit en France que depuis 2018, sous la catégorie « atteinte à l’intimité de la vie privée ». Avant cela, les victimes devaient souvent faire entrer l’intrusion dans d’autres cases juridiques ou renoncer à signaler les faits, faute de cadre clair. Même aujourd’hui, la loi parle d’images fixées, enregistrées ou transmises sans consentement, mais se garde de nommer explicitement le mot « voyeurisme ». Un anonymat sémantique qui dit quelque chose du malaise collectif face à cette violence : on préfère juridiciser à distance plutôt que de regarder le problème en face.
Pour visualiser concrètement la manière dont cette expansion se manifeste, il suffit de suivre le fil d’une journée type de Claire, 32 ans, ingénieure à Lille. Vestiaire de la salle de sport le matin, open space où les caméras de sécurité filment tout sauf les bureaux des dirigeants, cabine d’essayage à midi, toilettes d’un bar le soir, puis retour dans son studio loué sur une plateforme de location entre particuliers, où elle finit par vérifier, par réflexe, chaque détecteur de fumée. Autant de lieux où la crainte diffuse d’être observée s’installe, même quand rien n’est repéré. Le voyeurisme, c’est aussi cela : une peur anticipée qui grignote la sécurité intérieure, comme un bruit de fond permanent.
Ce brouillage entre danger réel et menace potentielle nourrit un climat délétère. Les victimes témoignent d’un même réflexe après coup : se demander si elles sont « parano », si elles n’exagèrent pas, si elles vont être prises au sérieux. Ce doute est l’allié le plus précieux des voyeurs, car il ralentit les réactions, fragilise les plaintes, isole celles qui parlent.
Un fléau sexiste masqué derrière l’excuse du fantasme
Ce qui frappe, quand on écoute les enregistrements d’hommes se présentant comme « simples curieux », c’est la mise à distance permanente de la violence. Dans le film « Une sale histoire », de Jean Eustache, un homme raconte face caméra comment il observait les femmes par un trou percé dans les toilettes d’un café parisien, avec une désinvolture fascinée. Le discours est toujours le même : « Ce n’est que de la curiosité », « Je ne touche pas », « Je ne fais que regarder ». Comme si l’absence de contact physique annulait l’agression, alors même que l’intimité est violée au moment le plus vulnérable : se doucher, se déshabiller, aller aux toilettes.
Les chiffres cités par Clémentine Thiébault sont sans ambiguïté : 99 % des voyeurs identifiés sont des hommes, et entre 90 et 95 % des victimes sont des femmes. On est loin du fantasme neutre, partagé, qui nourrirait une forme de jeu symétrique. Ce déséquilibre massif renvoie à une sexualité structurée par des décennies de domination masculine, où le corps féminin est construit comme un objet disponible — à regarder, commenter, juger, désirer — alors que le corps masculin échappe largement à cette objectivation systématique.
Cette asymétrie explique pourquoi tant d’hommes s’autorisent à passer à l’acte là où la plupart des femmes n’y « pensent même pas ». On ne socialise pas les petites filles à épier les garçons sous la douche, à coller leurs regards sur des entrejambes masculins à l’abri d’un mur. Elles apprennent au contraire à se couvrir, à anticiper le risque, à se méfier des regards. Celles qui ont déjà été confrontées à une agression — qu’il s’agisse de voyeurisme, de mains aux fesses dans le métro ou de harcèlement de rue — décrivent souvent un même basculement : la certitude que leur corps est devenu, sans qu’elles le choisissent, un espace public.
Cette dynamique n’est pas sans lien avec l’avalanche d’images sexualisées qui circulent en ligne. Quand des photos d’anonymes issues de plateformes de seconde main ou de réseaux sociaux sont détournées vers des sites pornographiques — comme l’ont raconté des utilisatrices de Vinted —, c’est la même logique d’appropriation sans consentement qui s’exprime. Des sites comme cette analyse autour du rêve de se retrouver nue en public montrent à quel point fantasmes, honte et regard d’autrui se mêlent dans la psyché féminine. Le voyeurisme actif, lui, instrumentalise ce mélange pour imposer un scénario où une seule personne décide de ce qui peut être vu.
Autrement dit, se focaliser sur le « fantasme » pour minimiser le voyeurisme revient à effacer ce qu’il produit : une dépossession radicale de l’intimité, qui s’inscrit dans une longue histoire de domination des corps des femmes. La clé, ici, est de déplacer la question : non pas « pourquoi cette envie de voir ? », mais « de quel droit cette envie s’exerce-t-elle sur des victimes qui n’ont jamais accepté cette mise à nu ? »

Quand la technologie démultiplie le voyeurisme et l’angoisse des victimes
L’image du voyeur l’œil collé au trou de la serrure rassure presque : elle évoque un geste artisanal, laborieux, limité à l’instant présent. Or, cette figure est en grande partie obsolète. L’ère des caméras miniatures, de la 4G bon marché et des groupes de diffusion en ligne a transformé cette pratique en phénomène de masse. Là où un homme isolé observait quelques secondes d’une femme sous sa douche, ils sont désormais des centaines, parfois des milliers, à consommer la même vidéo volée, à la commenter, à l’archiver, à la partager.
Les sites marchands regorgent d’objets apparemment anodins — briquets, chargeurs, stylos, détecteurs de fumée — qui intègrent discretement des capteurs haute définition. Pour quelques dizaines d’euros, il devient possible de filmer en continu une chambre, une salle de bain, des toilettes de restaurant, sans éveiller le moindre soupçon. Les affaires de locations touristiques truffées de caméras cachées ont ainsi explosé sur les cinq dernières années, notamment dans les appartements proposés sur les plateformes de type Airbnb. En 2017, la presse américaine évoquait déjà des centaines de cas recensés ; en France, les associations de défense des consommateurs ont rapporté des centaines de signalements d’occupants filmés à leur insu.
Ce glissement a plusieurs conséquences majeures pour les victimes. D’abord, le sentiment de perdre toute maîtrise sur la circulation de leur image. Une femme filmée nue dans une douche d’hôtel n’a aucun moyen de savoir où finiront ces images : groupe Telegram fermé, forum pornographique, cloud privé ? Le caractère potentiellement viral de l’atteinte rend le traumatisme beaucoup plus lourd. Certaines racontent l’obsession qui s’installe : taper régulièrement leur nom dans un moteur de recherche, surveiller les réseaux, redouter que des proches tombent sur une vidéo compromettante sans contexte.
Ensuite, la technologie change le rapport de force devant la justice. Là où le voyeurisme restait longtemps difficile à prouver — un trou rebouché, un regard fuyant —, les fichiers vidéo constituent aujourd’hui des preuves matérielles que les magistrats ne peuvent plus ignorer. C’est l’un des paradoxes : ce sont ces mêmes outils qui permettent aux voyeuresses et voyeurs (dans les faits, presque exclusivement des hommes) de commettre leurs intrusions, et qui offrent enfin à certaines victimes la possibilité d’obtenir condamnation et réparation.
En Corée du Sud, le phénomène du molka — ces caméras cachées dans des toilettes publiques, des motels, des transports — a pris une ampleur telle que des manifestations massives de femmes ont eu lieu à Séoul à partir de 2018. Les militantes dénonçaient une industrie du voyeurisme structurée, avec des réseaux organisés, une économie parallèle de diffusion, et des conséquences sociales dramatiques pour les femmes exposées. Si le contexte français diffère, cette affaire agit comme un miroir grossissant de ce qui se joue partout : une alliance toxique entre patriarcat et ultratechnologie, qui transforme chaque espace privé en potentiel décor de film clandestin.
Dans ce paysage, certaines ripostes naissent aussi grâce aux outils numériques. Des groupes de soutien se créent, des comptes anonymes recueillent des témoignages, des ressources juridiques circulent plus vite. Des podcasts, comme les séries audio du Monde ou de France Culture sur les violences sexuelles, permettent de mieux nommer ces intrusions. Et des analyses plus symboliques, comme cet article sur la façon dont le regard des autres marque l’enfance d’Ambre Chalumeau, rappellent que l’enjeu va bien au-delà du pénal : il touche à la façon dont chacune construit son rapport à son propre corps.
Reste que ces innovations ne compensent pas un fait brut : une caméra cachée est toujours plus rapide à installer qu’un parcours judiciaire ne l’est à mener. Tant que la culture minimisera ces actes comme de simples « curiosités coquines », les victimes continueront de se battre avec un train de retard.
Comment les plateformes et les institutions répondent (ou pas)
Face à ces dérives, les réponses restent très inégales. Certaines plateformes de location ont durci leurs conditions, interdisant formellement les caméras dans les espaces intimes et mettant en place des procédures de signalement accélérées. Mais, sur le terrain, les victimes racontent des prises en charge variables, des demandes de preuves quasi impossibles à fournir et des dédommagements souvent symboliques. Beaucoup découvrent au passage que les enregistrements censés prouver l’intrusion ont… mystérieusement disparu.
Les pouvoirs publics, eux, avancent par petits pas. Le plan parisien contre les violences sexistes dans les piscines, ou les campagnes d’affichage dans certains lycées dénonçant le voyeurisme dans les vestiaires scolaires, montrent qu’un début de prise de conscience existe. Le gouvernement a par ailleurs intégré le voyeurisme dans ses données sur les violences en milieu scolaire, révélant qu’au moins 15 % des élèves de CM1 et CM2 ont déjà été confrontés à une situation d’atteinte à leur intimité (baisers forcés, photos sous les jupes, regards imposés dans les toilettes).
Mais tant que les budgets dédiés resteront dérisoires face à l’ampleur du problème, la réponse institutionnelle se résumera à quelques affiches et à des formations ponctuelles, là où il faudrait une politique globale : architecture des lieux repensée, contrôles systématiques des espaces sensibles, procédures standardisées de prise en charge des victimes, et surtout, travail de fond sur les masculinités et le consentement dès l’école primaire.
Qui sont les voyeurs et comment passent-ils à l’acte ?
Parler du voyeurisme comme fléau abstrait ne suffit pas. Il faut se pencher sur celles et surtout ceux qui le perpétuent. Les rares études disponibles, croisées avec les enquêtes journalistiques, dessinent le portrait d’hommes souvent banals : collègues de bureau, pères de famille, gérants d’hôtels, étudiants, professeurs, barmans. Pas des silhouettes de pervers caricaturaux, mais des individus socialement intégrés, parfois même perçus comme irréprochables, qui abritent une pratique cachée dans un coin de leur vie.
Les parcours se ressemblent : une curiosité adolescente nourrie par la pornographie mainstream, l’absence de discours clair sur le consentement, l’idée que regarder ne « compte pas vraiment ». Puis, une première transgression : coller son téléphone au ras d’une jupe dans un escalator, jeter un œil par une porte entrouverte, glisser une caméra dans un sac posé dans des vestiaires. Le passage à l’acte est souvent facilité par la certitude de l’impunité : personne ne verra, personne ne se plaindra, et, si jamais, on pourra toujours plaider l’erreur, l’oubli, la blague de mauvais goût.
Les professionnels qui travaillent avec ces hommes parlent fréquemment de « compulsion ». Non au sens d’une excuse médicale qui effacerait la responsabilité, mais comme une répétition qui s’installe : la transgression devient un rituel, alimenté par l’adrénaline de la prise de risque, par la jouissance de disposer d’un corps sans retour possible. Une partie d’entre eux finit d’ailleurs par escalader vers des violences plus graves : selon certaines données citées par Clémentine Thiébault, environ 20 % des voyeurs passeraient, avec le temps, à des agressions sexuelles plus directes. Là encore, le voyeurisme apparaît comme une entrée sur un continuum de violences, plus qu’un geste isolé.
Il existe plusieurs profils, que l’on peut schématiquement distinguer :
- Le voyeur « opportuniste », qui profite d’une configuration (trou dans un mur, miroir sans tain, cabine mal fermée) pour regarder, sans préparation technique mais avec une volonté claire d’intrusion.
- Le technicien organisé, qui investit dans des caméras, planifie, installe du matériel, crée parfois de véritables dispositifs de surveillance dans des hôtels, des appartements, des lieux de travail.
- Le diffuseur, qui ne filme pas nécessairement lui-même mais collecte, archive et partage des contenus, jouant un rôle de pivot dans les réseaux en ligne.
- Le collectif complice, ces groupes d’hommes qui se refilent les « bons plans », se passent les vidéos, se retrouvent dans des espaces numériques pour commenter, noter, ridiculiser les victimes.
Dans tous les cas, le même déni du statut de victime revient. Ces hommes se vivent rarement comme des agresseurs. Ils se réfugient derrière une série de justifications : « elle ne saura jamais », « ce n’est pas comme un viol », « tout le monde le fait », « ce n’était qu’un jeu ». Cette minimisation systématique rejoint les mécanismes du harcèlement sexuel au travail ou du harcèlement de rue : tant que la violence est présentée comme un malentendu ou une maladresse, l’agresseur se dédouane et reporte la responsabilité sur la femme, censée ne pas être « trop sensible ».
Il est frappant de constater que, dans l’imaginaire collectif, les rares figures féminines obsédées par leur image — comme Jocelyne Wildenstein, devenue malgré elle symbole médiatique d’un visage transformé à l’extrême — sont moquées, disséquées, érigées en spectacle. Des articles comme ceux qui reviennent sur le « mythe de la femme-chat » montrent à quel point le corps d’une femme qui ne fait de mal à personne peut devenir objet d’obsession publique. Pendant ce temps, ceux qui, littéralement, espionnent des inconnues nues derrière un mur restent majoritairement invisibles. On scrute les visages féminins, on excuse les actes masculins.
L’enjeu, pour les politiques publiques comme pour la justice, est de rompre cette asymétrie. Nommer les auteurs comme tels, les confronter à la gravité de leurs actes, infiltrer les messages de prévention non seulement auprès des potentielles victimes — toujours sommées d’être vigilantes — mais aussi auprès des garçons et des hommes qui grandissent dans une culture où voir sans consentement n’a longtemps pas de nom.
Un délit pénal encore trop discret dans le Code
Sur le plan légal, la France a tardé à reconnaître le voyeurisme comme une atteinte spécifique. Il faut attendre 2018 pour que la loi « renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes » introduise une incrimination claire de la captation, de l’enregistrement ou de la transmission d’images intimes sans consentement. Les peines encourues peuvent aller jusqu’à un an de prison et 15 000 euros d’amende, plus en cas de circonstances aggravantes (mineure, diffusion de masse, lien d’autorité, etc.).
Pourtant, le terme même de « voyeurisme » n’apparaît presque nulle part. On parle d’« atteinte à l’intimité de la vie privée », formulation neutre qui pourrait tout aussi bien désigner un paparazzi qu’un homme caché dans les toilettes d’un collège. Cette prudence lexicale a des effets concrets : les campagnes d’information restent timides, les policiers ne sont pas toujours formés, les formulaires de plainte n’offrent pas de cases spécifiques. Résultat : beaucoup d’affaires se perdent dans le non-lieu, la médiation, ou s’éteignent avant même d’être enregistrées.
Comment les femmes tentent de se protéger dans un monde où tout peut être filmé
Face à cette expansion du voyeurisme, les femmes développent des stratégies défensives qui disent autant leur ingéniosité que l’ampleur du problème. Certaines vérifient systématiquement les miroirs des locations, tapotent les détecteurs de fumée, couvrent la caméra de leur ordinateur, inspectent les cabines d’essayage à la recherche d’un reflet suspect. D’autres évitent les vestiaires collectifs, gardent leur maillot sous la douche, se changent en équilibre précaire sous une serviette enroulée. La vie quotidienne se peuple de micro-gestes de protection, invisibles pour ceux qui ne les ont jamais appris.
Ces comportements ont un coût psychique. Vivre en se demandant en permanence où une caméra pourrait être cachée, c’est consacrer une part non négligeable de son énergie mentale à anticiper la transgression possible. Beaucoup de femmes racontent cette fatigue : avoir l’impression de devenir paranoïaque, mais aussi de n’avoir pas le choix. Les échanges sur les groupes de discussion féministes montrent bien ce tiraillement : comment concilier le besoin élémentaire de sécurité avec l’envie de ne pas vivre en état d’alerte permanente ?
Certaines collectivités commencent à intégrer ces préoccupations dans la conception des lieux. Des piscines rehaussent les cloisons des cabines, des salles de sport installent des systèmes d’alarme en cas de comportement suspect, des hôtels affichent clairement l’absence de caméras dans les espaces privés. Dans les écoles, des chartes de vie scolaire mentionnent désormais explicitement l’interdiction de filmer les camarades dans les toilettes ou les vestiaires, et les infographies remises aux parents parlent de plus en plus d’« atteintes à l’intimité » comme de véritables violences sexuelles.
Mais l’initiative vient aussi de la base, de cette sororité qui circule de bouche à oreille et de téléphone à téléphone. On se prévient entre collègues qu’« il y a un type bizarre dans ce bar », on publie des stories pour dénoncer un vestiaire non sécurisé, on met en garde les amies contre tel hôtel où une caméra a été découverte. Les victimes qui choisissent de raconter ce qu’elles ont subi, souvent longtemps après les faits, jouent un rôle clé : elles brisent le sentiment d’isolement et donnent des mots à celles qui n’arrivaient pas à nommer ce malaise diffus.
Pour aider à y voir clair, voici un tableau qui synthétise quelques types de voyeurisme et les réactions possibles :
| Situation de voyeurisme | Impact pour la victime | Pistes d’action et de protection |
|---|---|---|
| Caméra cachée dans un logement (hôtel, location) | Sentiment d’intrusion totale, peur de diffusion en ligne, difficulté à dormir, perte de confiance | Photographier le dispositif, sécuriser les preuves, quitter les lieux, contacter la direction puis déposer plainte, demander un accompagnement psychologique |
| Téléphone braqué dans des cabines, toilettes, vestiaires | Honte, colère, peur d’être accusée d’exagération, hypervigilance dans les lieux publics | Interpeller du monde si possible, demander l’intervention de la direction, noter les témoins, déposer plainte en explicitant le contexte sexiste |
| Photos sous les jupes, dans la rue ou les transports | Perte de sentiment de sécurité dans l’espace public, modification des vêtements ou des trajets | Signaler immédiatement (transport, police), récupérer si possible le téléphone en présence de témoins, se rapprocher d’associations spécialisées |
| Diffusion d’images intimes sans consentement | Stigmatisation sociale, risques professionnels et familiaux, anxiété durable | Faire des captures, saisir la plateforme pour retrait, déposer plainte, demander l’aide d’associations comme celles spécialisées dans le cyberharcèlement |
On le voit, la réaction repose encore massivement sur les épaules des victimes. Ce sont elles qui doivent prouver, documenter, raconter, affronter le regard parfois sceptique de la police ou des proches. Ce déséquilibre est au cœur de la colère qui traverse les mobilisations féministes actuelles : pourquoi la société consacre-t-elle plus d’énergie à expliquer aux femmes comment se protéger qu’à empêcher les hommes de les agresser ?
La question reste ouverte, mais une chose est certaine : le voyeurisme ne relève plus de l’anecdote honteuse à enfouir. C’est une violence sexuelle structurelle, qui mérite d’être nommée comme telle, débattue, enseignée, combattue collectivement plutôt que subie en silence, chacune de son côté.
]}Le voyeurisme est-il toujours considéré comme une violence sexuelle ?
En droit français, le voyeurisme est juridiquement qualifié d’atteinte à l’intimité de la vie privée, mais dans les faits il s’agit bien d’une violence sexuelle : il implique une intrusion dans la nudité, la vie intime ou la sexualité d’une personne sans son consentement. Les psychologues constatent que ses effets sur les victimes (honte, anxiété, troubles du sommeil, peur des lieux publics) sont proches de ceux d’autres agressions sexuelles, surtout quand des images ont été enregistrées ou diffusées.
Que risque un voyeur en France s’il est identifié et poursuivi ?
Depuis la loi de 2018, la captation, l’enregistrement ou la transmission d’images intimes sans consentement est passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende, peines qui peuvent être aggravées si la victime est mineure, si les images sont diffusées à large échelle ou si l’auteur est en position d’autorité. Dans la pratique, les condamnations restent rares, mais elles existent, surtout quand les preuves matérielles (vidéos, caméras saisies) sont solides.
Comment réagir si l’on découvre une caméra cachée ou un téléphone en train de filmer ?
Dans la mesure du possible, il est conseillé de sécuriser la situation (s’éloigner de l’objectif, se couvrir), de photographier ou filmer le dispositif pour garder une preuve, d’alerter immédiatement la responsable ou le responsable du lieu (hôtel, piscine, bar) et de demander qu’on appelle la police. Ensuite, déposer plainte permet d’enclencher une enquête, surtout si le matériel peut être saisi. Les associations de défense des droits des femmes peuvent accompagner ces démarches.
Comment parler de voyeurisme avec des enfants ou des adolescent·es ?
L’essentiel est de relier le sujet au consentement, avec des mots simples : on explique qu’on ne regarde pas le corps de quelqu’un dans l’intimité sans qu’il ou elle soit d’accord, qu’on ne filme jamais dans les toilettes, les douches ou les vestiaires, et qu’une photo intime ne se partage pas sans autorisation explicite. Les campagnes officielles sur les violences sexistes en milieu scolaire peuvent servir de support, tout comme certains ouvrages jeunesse qui abordent le respect du corps.
Est-ce du voyeurisme si aucune image n’est enregistrée ni partagée ?
Oui, le voyeurisme ne se réduit pas à la captation d’images. Observer de manière insistante et cachée une personne nue ou en situation intime, sans qu’elle en ait conscience ni qu’elle y ait consenti, constitue déjà une atteinte à son intimité. La loi française cible surtout les enregistrements car ils sont plus faciles à prouver, mais d’un point de vue éthique et psychologique, le simple fait d’épier une personne dans un moment vulnérable est déjà une forme de violence.